Le cirque à la lisière du corps social

conférence pour l’inauguration de l’école supérieure des arts du cirque – ésac, Bruxelles le 20 avril 18

Intention

Le monde est dans la salle, sur les gradins. Le monde ce sont les autres, ceux qui regardent. Ceux qui font fonctionner le « corps social ». Et sans qui le spectacle n’a pas lieu. Les artistes de cirque en font partie, du « corps social » et en même temps, ils / elles sont à la lisière, au bord, à la frontière. Elles / ils questionnent les normes du « corps social » : repoussent les limites des corps, défient la mort, détournent des objets, fissurent les images-écrans, fabriquent des espaces autres, expérimentent des formes d’autonomie collective. C’est ainsi que depuis l’Antiquité, ils / elles dénouent nos regards, désegmentent le monde et assouplissent le « corps social ».

Conférence

J’ai le sentiment que c’est important ce nouveau départ pour l’ésac à Bruxelles en 2018. Parce qu’une école supérieure pour les arts du cirque, c’est rare, c’est fragile et ça n’existe que depuis les années 80 en Occident (mettons de côté la Chine et la Russie.) Bien sûr, on n’a pas attendu que les écoles de cirque existent pour que se transmettent le jonglage, l’acrobatie, le funambulisme et toutes les disciplines qui perdurent depuis la nuit des temps. Des vecteurs de transmission, il y en a eu plein : je pense aux guildes, aux corporations, aux familles de cirque. Et c’est cela qui a assuré la survie du cirque en Europe durant des siècles. Je dis « survie » car on est bien loin de l’académisme pluricentenaire qui a protégé, organisé, hiérarchisé les autres formes artistiques comme le théâtre ou les beaux-arts.

Le cirque est un genre artistique ovni, souterrain, non académique. Le cirque est à la fois avant-gardiste et populaire. Et cela est dû à une longue histoire de relations non conventionnelles et houleuses avec les pouvoirs politiques en place et les structures sociales établies. Prenons par exemple Mai 68, puisque nous fêtons les 50 ans aujourd’hui, et l’actualité en est brûlante ! Au cours de cette période trouble, des artistes s’emparent du cirque et de la rue en France afin de rompre avec les normes artistiques et sociales de l’époque. Je pense au cirque Bonjour (devenu Invisible), au cirque Aligre, à Bartabas le Furieux, à la Fanfare des manches à balais (devenu Cirque Plume), à Pierrot Bidon (fondateur du Cirque Archaos)… Ce sont ces autodidactes qui ont en quelque sorte régénéré un cirque traditionnel en déclin. C’est ensuite que l’Etat français a pris le relai en soutenant cet élan par la création de lieux spécifiques et d’écoles dans les années 80. Un modèle qui a essaimé d’abord en Belgique et à Montréal et depuis l’an 2000 : en Angleterre, Espagne, Scandinavie, hors de la francophonie. D’où la position importante de l’ésac dans cette carte des écoles en Occident.

Si je commence par là, c’est parce que j’ai observé et analysé cette évolution en historienne du temps présent. Et que cette position géographique et temporelle me parle puisque je ne me sens plus tout à fait française et pas tout à fait belge. Il y a vingt ans, je suis entrée dans la gravitation du cirque. Je me souviens avoir été fascinée par la création du Cabaret Sauvage à la Villette (1997), avoir croisé Alexandre Romanès à Paris, avoir été transportée par les films Underground d’Emir Kusturica (1995) et les Ailes du Désir de Wim Wenders (1987), avoir vu les « fous volants » des Arts Sauts et avoir entendu parler de la légendaire volière d’Igor et Lili Dromesko. Je n’étais pas du tout de cet univers-là. J’errais plutôt dans les musées à vouloir réveiller les morts. Je parcourais l’art contemporain à la recherche d’une réelle présence. Je questionnais tous les murs que le système de la culture sait si bien ériger. Et c’est en 2003, qu’un ami et auteur, Michel Ellenberger m’a proposée de passer la porte d’une structure qui s’appelait HORS LES MURS. Ce nom m’a littéralement satellisée.

Je ne sais pas qui a eu l’idée d’intituler HORS LES MURS, la branche du ministère de la culture en France qui a soutenu les arts de la rue et du cirque à partir de la fin du 20ème siècle.  Mais ce HORS LES MURS porte en lui un souffle : celui qu’il a fallu expirer pour faire de la place au secteur du cirque parmi les autres secteurs artistiques académiques, eux-mêmes longtemps murés. Je n’ai pas eu l’occasion de faire le deuil de ce nom qui signifiait beaucoup et dont je déplore la disparition depuis la création en 2016 de Artcena, nouveau centre national réunissant le cirque, la rue et le théâtre en France. Comme d’autres collaborateurs de HORS LES MURS et de son magazine Stradda[1], je me demande comment continuer aujourd’hui à apporter mon point de vue extérieur sur le cirque et son évolution. Je ne vais pas ici m’étendre sur le glissement institutionnel, mais je souhaite simplement souligner que la disparition d’un terme comme HORS LES MURS a une portée symbolique à laquelle il m’importe de faire attention.

Revenons au sens de l’expression. Comment traduisez-vous HORS LES MURS en anglais ? OUTDOORS (un lieu sans portes) ? BEYOND THE WALLS (au-delà des murs) ? Ce que HORS LES MURS inspire, c’est une incapacité à entrer dans ce qui a des murs, dans ce qui sépare, dans ce qui segmente, dans ce qui divise. C’est une définition par défaut. C’est poreux. Alors je vous invite à regarder ensemble quels sont les murs que le cirque a l’art de déconstruire.

Le philosophe Michel Foucault a étudié en détail les prisons que l’on construisait au 19ème siècle dans une société européenne qui devait tout réinventer après la chute de l’Ancien Régime. Il a démontré dans un livre qui s’intitule Surveiller et punir[2] comment l’architecture des prisons, leurs murs, mais aussi le développement de tout un appareil de surveillance, d’organisation, de classement, a donné naissance à la « discipline ». La « discipline », c’est ce qui s’est répandu ensuite dans toutes les formes de la vie sociale des Temps Modernes : hôpitaux, écoles, armée, ateliers, usines… La prison et ses murs sont donc à l’origine d’une société de la surveillance qui organise à travers une technologie politique les individus pour les assujettir au fonctionnement du « corps social ». Nous sommes les héritiers de ces structures et de leurs murs.

Ce qui m’intéresse avec le cirque, c’est comment ce genre déconstruit les limites de notre corps, les murs invisibles de la norme sociale et les cloisons de nos espaces.

Corps

Nous n’avons pas vraiment le choix. Dès la naissance, notre corps humain en vie est immédiatement enregistré. On lui attribue un sexe, un à trois prénoms, le nom de famille hérité de nos géniteurs, une appartenance à une nation… Personne n’y échappe et encore moins à l’éducation au cours de laquelle nos corps sont « dressés » par ce que Foucault appelle le « biopouvoir ».

Pour moi qui suis dans votre public, le cirque met ce carcan corporel en jeu. Il vient postuler le déséquilibre, le vacillement des corps. Bien que vous soyez soumis aux mêmes lois biopolitiques que moi, vous proposez de renverser votre corps, de le tordre, de l’étirer, de vous extirper de ce que Foucault appelle les « corps dociles »

Ma vision de vos corps me désaxe, me défait un instant de ce qui m’emprisonne. Je n’ai pas exploré vos postures mais vous voir produit un effet interne en moi. Je suis persuadée que cette vision défait des nœuds, des scléroses. Au moins le temps d’un instant.

Norme

Après les limites du corps, nous sommes tributaires des murs invisibles de la norme. Le contrôle des corps est normé par les vêtements et les objets du quotidien. Nous absorbons par les yeux, la bouche, les oreilles, le nez, la peau : des produits et des images façonnés par des humains pour des humains. Tout a un « emplacement fonctionnel et standardisé » pour reprendre Foucault.

Pour moi qui suis dans votre public, le cirque détourne les objets de leur fonction. L’objet devient autre, n’est plus séparé du corps. Il en est la prolongation. Vos agrès, vos cordes, vos vêtements, se dématérialisent sous mes yeux. Ils ne sont plus des instruments réduits à leurs fonctions mais des partenaires. Cette vision modifie ma perception des objets et des matériaux de mon environnement quotidien.

Espace

Après les limites du corps, les murs invisibles des objets normatifs, voici un troisième carcan : celui de l’espace construit. Nous traversons des villes stratifiées d’histoire, murées de tension, moulées par différents pouvoirs (le plus récent étant le capitalisme mondialisé). Ces architectures sont nos « quadrillages » pour reprendre le vocabulaire de Foucault. Elles quadrillent nos déplacements, nos pensées, nos comportements, nos esprits.

Pour moi qui suis dans votre public, le cirque fabrique des espaces autres : des « hétérotopies » dirait Foucault. Dès lors que votre corps, avec ou sans agrès, seul ou à deux, entre en mouvement, que ce soit dans la rue, sur une piste ou sur une scène, vous modifiez l’espace.

Mais ce qui semble être l’espace le plus HORS LES MURS du cirque, c’est le chapiteau. Cet univers clos, hors-sol, qui s’insère dans les derniers espaces disponibles de la ville. Des lieux où l’on n’a pas encore construit de murs. Même si il en existe de moins en moins, ces espaces disponibles sont toujours plus nombreux que les salles de répétition et de spectacle (avec murs). Le chapiteau et le mode de vie nomade qui l’accompagne, vous contraignent à vous organiser de manière collective et autonome. Cela exige une coopération humaine et artistique au quotidien comme dans le spectacle. Lorsque je suis dans le public, sous un chapiteau, je me sens reliée à la communauté le temps d’un spectacle. Je fais partie d’un tout qui intègre les musiciens, les techniciens, les artistes. Je collabore par ma co-présence à une situation totale. Je me sens incorporée et non séparée en tant que public. Le cercle de la piste et des gradins renforce cette sensation.

Voilà en résumé et à grands traits, en quoi, le cirque est à la lisière du « corps social », tel que le définit Foucault. Un corps social d’où l’on tente tous, vous et moi, de nous échapper. Et c’est seulement dans un moment de partage collectif que nos murs, nos carcans, nos barrières, nos limites peuvent se dissoudre. C’est pourquoi, je pense que le cirque n’est pas un art de la scène. Le cirque est une pratique collective. Le cirque se rapproche de l’architecture, de la sculpture, de la performance, qui sont des arts tridimensionnels, en volume, sans parois. Il s’enracine dans une culture païenne de l’ouvert qui est en opposition avec la culture frontale héritée de la Renaissance, du théâtre à l’italienne et de la Chrétienté. Comme l’évoque à merveille le poète Rilke dans la huitième élégie de Duino[3] : regarder en face, c’est se détacher du monde en lui donnant une configuration d’objets. C’est perdre la vision « du pur espace » pour le percevoir à travers des opposés comme la vie et la mort. Dans cet en face, il y a la peinture héroïque de l’Occident et le théâtre : la scène où s’incarne le destin et où s’exprime la dérision de tout. Rester dans l’ouvert, c’est garder le sens du « pur espace, insurveillé, que l’on respire, que l’on sait infini et que l’on ne désire pas ». Cet espace-ci, nous pouvons encore le rencontrer dans le regard muet des animaux[4].

Le regard muet des animaux…

Il y a un mur dont je n’ai pas parlé : c’est celui du langage. Le fait que la parole a été longtemps absente du cirque a des causes profondes. Ce fut longtemps un privilège que se gardait le théâtre jusqu’au début du 19ème siècle. Mais permettez-moi de vous transmettre les propos de ma fille de neuf ans. Selon elle, les techniques de cirque sont issus de gestes que les hommes et femmes préhistoriques utilisaient pour résoudre des situations ou problèmes quotidiens comme communiquer avec les animaux ou traverser une rivière. Demandez-lui si le jonglage, l’acrobatie, le mime, le funambulisme existaient avant le langage, elle vous répondra : évidemment !

Ces gestes, à force de répétition sont devenus des arts. Ils sont devenus complexes par leur multiples versions. Ils ont été créés avant la naissance de l’histoire telle que racontée par l’humanité, avant l’établissement de normes, de codes ou d’organisation sociale… Les artistes, acrobates, jongleurs, danseurs que l’on voit sur les vases grecs et qui sont décrits dans les banquets de notre Antiquité sont donc en train de prolonger une époque sous-jacente, non-normée, antéhistorique. On les relie au culte de Dionysos : ils figurent sur la vaisselle des banquets, avec des ménades et satyres, personnages hybrides mi-homme, mi-animaux, issus de l’obscurité des temps anciens, pour ouvrir l’imaginaire des participants au festin et leur donner une image renversée des valeurs citoyennes. Aussi, je me réjouis que cette inauguration de l’ésac se termine par un banquet…

Le petit livre[5] que j’ai rédigé en 2015 pour l’ésac à la demande de Virginie Jortay est un triptyque qui commence en 2014 et se termine en 2045. La même scène se répète plusieurs fois dans les trois livres (qui peuvent se lire dans l’ordre ou le désordre). Ceci a pour but de transmettre cette sensation que le cirque collabore avec le passé et le futur par l’éternelle répétition des gestes se démultipliant en versions singulières[6].

Le cirque est sur la brèche de l’histoire oscillant entre avant-garde et tradition. Il a été chassé par les églises, les hippodromes, remplacé par le music-hall, dévoré par le cinéma et la télévision, mais il renaît sans arrêt de ses cendres, se réinvente, se répète, à condition d’évoluer autant que possible HORS LES MURS. À l’ésac, où se fabrique le futur cirque, tout le pari est de transmettre sans académiser, perpétuer sans figer dans des canons esthétiques, éduquer tout en oeuvrant à la patiente déconstruction des murs que nos sociétés aiment tant construire.

PLB

[1] Stradda magazine, publication de Hors Les Murs, Paris 2006-2016
[2] Michel Foucault, Surveiller et punir, Naissance de la prison, éditions Gallimard, Paris 1975
[3] Rainer Maria Rilke, Elégies de Duino, Insel Verlag, Leipzig 1923
[4] Extrait inspiré par un article de Michel Ellenberger paru dans le magazine Arts de la Piste, publication de Hors Les Murs, Paris 1996-2006
[5] Passé, Présent, Futur, textes de Pauline de La Boulaye, l’école supérieure des arts du cirque, Bruxelles 2015
[6] Phrase inspirée par la lecture du livre de Vinciane Despret, Que diraient les animaux si on leur posait les bonnes questions ?, éditions La Découverte, Paris 2012

POL9109-4598x3066

Passé, Présent, Futur, textes de Pauline de La Boulaye, l’école supérieure des arts du cirque, Bruxelles 2015 © Esteban Hendrickx

Cette conférence a eu lieu dans le cadre de l’inauguration de l’école supérieure des arts du cirque – ésac, Bruxelles le 20 avril 18
15h30 > 18h Entre nous et moi. Le cirque face au monde.
Avec Karel Van Haesebrouck (dramaturge, professeur à l’ULB et dans le cadre du Certificat en dramaturgie circassienne CNAC/ESAC), Pauline de La Boulaye (historienne, curatrice, auteur), Sylvia Botella (chargée de cours à l’ULB, critique), Sven Demey (professeur à l’ESAC), Silvia Ubieta (professeure à l’ESAC). Modération : Antoine Pickels (écrivain, professeur à l’ENSAV-La Cambre et chargé de cours théoriques à l’ESAC).
Intervention performative : Back-Pocket

© photos Mélanie Peduzzi

Programme complet

 

Publication en suédois
DANS Tidningen för rörlig scenkonst  Numero 3 2018

1 commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :