L’Autre

Claudio Stellato

Article publié dans STRADDA MAGAZINE en janvier 2013

Vu le 10 novembre 2012, au festival Novog Cirkusa, Zagreb (Croatie)

Au début, ce n’est pas un rideau qui se lève mais un tapis rouge qui se déroule tout seul. Le déroulement de ce carré palpitant installe un silence médusé dans la salle. Autour, il y a le néant. Un espace noir, sans fond, sans côtés, sans fin, d’où surgit un homme maigre, brun, barbu en clair-obscur. Il porte en équilibre sur sa nuque un simple meuble de rangement en bois. Ses pieds sont nus. Toute l’attention du public converge sur le point d’équilibre, les pieds, le tapis. On retient son souffle. C’est lent mais pas ennuyeux. Le sort de cet autre homme dans cet autre monde fait plutôt rire. Mais d’un rire bref, succinct, concentré.

Dans un basculement hésitant, surgit du vide un deuxième meuble aux dimensions démesurées. Très haut, très étroit.

Forces invisibles. A chaque mouvement de l’homme en prise avec ces meubles, dessus, dedans, dessous, l’incertitude règne. Car les règles habituelles de gravité, de poids et de contrepoids sont faussées. Ce qui doit arriver n’arrive pas et vice-versa. La lenteur intensifie l’incertitude et l’humour. Des forces invisibles ouvrent et ferment les portes, bousculent et renversent, malmènent l’homme aussi élastique que cet univers mouvant. Le bois craque, le corps se cogne, les sons sont amplifiés. La distorsion de tout crée une réalité parallèle dans laquelle l’impossible devient possible ; marcher en lévitation par exemple.

Un ailleurs organique nous est dévoilé. Une autre façon de se mouvoir, un autre rapport à la pesanteur, une autre face du monde. « Quelque chose suit son cours », comme le répète Clov dans Fin de partie de Beckett. Ou plutôt autre chose suit son cours. Ici, l’espace et les objets sont animés. Et le soi se fond dans l’autre, dans un tout.

Ce solo n’a rien d’individuel. Claudio Stellato dit avoir laissé l’histoire se raconter, le fil se dérouler, à partir de la vision originelle du tapis qui s’ouvre. Il a travaillé comme un artisan, à partir de planches et de rencontres humaines. Et, malgré sa formation, il ne danse pas. Lorsqu’il marche sur le bois, on ne peut s’empêcher de penser à l’origine italienne du mot saltimbanque : saltare in banco (sauter sur une estrade). Officiellement, il en existe de deux sortes : certains abusent de la crédulité des gens par des tours de magie, d’autres prennent le risque de vivre une vie totalement autre, pour tenter de dépasser la condition humaine et faire signe. Claudio, l’italien belge européen, a commencé ce projet en 2008 sans autre motivation que la confiance dans son propre déroulement.

La version d’aujourd’hui est un bel achèvement. Une musique d’orchestre bancal (des musiciens professionnels qui échangent leurs instruments) clôture le spectacle. Et le secret, caché dans le titre, nous est  révélé. Il sort du tapis rouge, il descend de la scène, il entre dans la réalité, il nous parle. Mais personne ne veut l’écouter ou le suivre. Il faut le voir pour le croire.

Pauline de La Boulaye

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