Slow Critic, quand la culture de l’imaginaire sauva l’Europe

Article publié dans PORTRAITS OF A EUROPEAN CRITIC octobre 2011

Europe, août 2031 :

retour historique sur le Slow Critic, ce mouvement européen créé par des critiques d’art qui s’étaient rencontrés pour la première fois à Londres (Europe Insulaire Occidentale) et à Prague (Europe Centrale) en 2011.

C’était après le début de la crise profonde qui renversa le système mondial et anéantit les états d’Europe. Ils avaient été choisis sur concours par des éditeurs de magazines culturels en papier, inquiets de voir disparaître les articles qui commentaient la création de leur temps. Dans un esprit hérité du XIXe siècle, la critique s’évertuait encore à brasser des idées, des histoires et des débats autour de l’art pour remuer les consciences des spectateurs de théâtre, de danse et d’expositions : stimuler leur imagination, nourrir leur âme, prolonger le goût de la liberté. Mais l’époque ne se prêtait plus à ça. L’art était devenu un produit de consommation. Chacun pouvait s’abreuver, en fonction de ses envies individuelles directement à la source d’un flux interminable de créativité relayé par le réseau Internet.

Aujourd’hui, on sait bien à quel point les témoignages des critiques d’art sont indispensables à la vie d’une société. Ils sont l’écho des visions idéalisées du monde que les artistes donnent à voir. Ils prennent des positions auxquelles les citoyens peuvent s’identifier, contribuant ainsi à cimenter des imaginaires collectifs. Ils nourrissent la culture individuelle de chaque personne pour son bien-être spirituel, avant de devenir, plus tard, des archives utiles pour les historiens.

Les rencontres entre critiques s’inscrivaient dans un programme financé par l’Europe apparemment consciente de ses lacunes en matière de politique culturelle et donc soucieuse de favoriser la circulation des artistes entre les pays européens.

En 2011, les vingt critiques ont constaté la même chose dans chacun de leur pays : dégradation de leurs conditions de travail (licenciements économiques, non-respect des droits d’auteur), diminution des espaces d’expression (suppression des pages culturelles dans les quotidiens, faillite des magazines culturels), augmentation de la censure, désintérêt chronique des politiques nationales pour l’éducation artistique.

Ils ont pu partager ensemble une souffrance vécue jusqu’alors dans la solitude. Car cette lente disparition de leur travail était indolore et invisible pour les autres. Personne en effet ne songeait à l’apport discret mais irremplaçable sur le long terme de ces observateurs de l’art et du temps. Tout le monde était préoccupé par la reprise de vitesse, reprise économique, reprise de la course à l’argent. Non, vraiment, le monde n’avait pas besoin de ce supplément d’âme. Que l’art existe, soit ! Mais les commentaires sur l’art, à quoi bon ! D’autant plus que lorsqu’elle est négative, la critique nuit à la rentabilité de l’art.

Décidément, leur métier n’était pas compatible avec les exigences de ce monde. Alors pourquoi ne renonçaient-ils pas ? Pourquoi étaient-ils au moins vingt à travers l’Europe à vouloir continuer ?

Peut-être savaient-ils que le sens profond de l’art était menacé par les impératifs de la société de consommation. Le système avait envahi tous les domaines d’activité humaine et s’attaquait désormais au secteur artistique. À la télévision, des émissions produisaient des chanteurs désincarnés imitant un modèle mondial. Les arts visuels et les arts de la scène prenaient la même tangente. Cependant certains artistes demeuraient viscéralement attachés à ce langage insondable qui s’adresse à l’âme.

La génération de Slow Critic voulait se faire l’écho de cette minorité grandissante. Relier par les mots le mystère de l’homme et les préoccupations de leurs concitoyens, les vertiges du temps et le présent, l’immatériel et le matériel. En dignes héritiers de Baudelaire, critique français du XIXe siècle, ils ne souhaitaient pas se laisser emporter par la vitesse de l’événementiel et du progrès qui promet un faux avenir radieux, engendre la démesure, déresponsabilise, fait croire au succès, déploie la tyrannie du temps présent. À l’instar du poète, ils préféraient la notion de modernité qui repose
sur la puissance de renouvellement de l’imagination.

Suivant l’exemple du Slow Food, qui s’opposa avec succès à l’invasion des Fast Food et remit sur pied la cuisine régionale, le Slow Critic s’opposait au Fast Critic qui consistait au copier-coller désastreux des communiqués de presse relayant massivement les préceptes des responsables de communication. Le Slow Critic allait enfin pouvoir à nouveau mitonner ses idées, faire vieillir ses analyses comme du bon vin, apprécier les nuances de saveur entre les différentes cultures.

Ensemble, les critiques ont réalisé que leur savoir-faire le plus précieux était de pouvoir faire traverser les échelles du temps à leurs lecteurs, prolonger la perception instantanée d’une oeuvre. Ils se donnèrent pour mission de cultiver une manière de voyager entre le temps de l’oeuvre (genèse de sa création, histoire de ses interprétations, capacité à durer dans le temps), le contexte de sa mise en scène (scénographie, lieu de représentation) et le temps des publics (rythme du quotidien, âges de la vie).

Leur deuxième objectif fut de cultiver leurs différences culturelles. Avant leur déclin, chaque pays d’Europe avait développé sa propre vision du monde et de l’art pendant des centaines d’années. Pour préserver cette diversité, les critiques se sont mis à croiser leurs points de vue sur la création. Que pense un Allemand de cette performance bulgare ? Comment les Suédois perçoivent-ils le théâtre contemporain italien ? Quelles sont les critiques sur le chemin d’une exposition itinérante du Centre Georges Pompidou ? Que disent les Tchèques du cirque finlandais ? Cela mettrait fin à la complaisance des commentateurs qui, à l’intérieur d’une même culture, alimentent un discours consensuel. Les spectateurs, de plus en plus mobiles, accèderaient aux visions de leurs proches lorsqu’ils découvriraient une oeuvre au cours d’un voyage et pourraient les comparer à d’autres points de vue.

Il fallait donc un accès facile à ce prolongement de la perception, à cet écho européen des strates du temps et des cultures. À l’époque en effet, accéder à la critique était extrêmement laborieux : les magazines n’étaient pas distribués partout, quant au réseau Internet, il fallait un ordinateur et une liaison téléphonique pour se connecter.

C’était le temps où les codes barres étaient seulement utilisés dans les supermarchés pour scanner les prix des marchandises. Personne n’imaginait que cette innovation au service de la consommation pouvait aussi servir la diffusion de la connaissance : raccourcir la relation entre l’oeuvre, le spectateur et le commentaire.

L’Europe, souhaitant compenser son absence d’identité culturelle par un effort envers des critiques, nourriciers des représentations collectives, a donc financé une plateforme critique numérique et une technologie nouvelle pour y accéder : le CODE (Community Of Developing Events).

Ce code cubique est présent sur les tickets, les écrans ou les affiches, dans les espaces culturels ou les salles de spectacles, partout où se déroule une performance. Tous les téléphones individuels, les écrans tactiles ainsi que les GPS peuvent capter et émettre les informations fournies par ce code. Il permet aujourd’hui d’accéder aux commentaires de toute oeuvre contemporaine par des critiques européens. Et de savourer à quel point ils ne sont jamais d’accord.

Le temps présent a été relié au temps long, la culture instantanée connectée à la diversité des connaissances. Tout est redevenu imaginable. C’est ainsi que l’Europe est devenue moderne.

Pauline de La Boulaye

English & full version of the magazine PORTRAITS OF A EUROPEAN CRITIC

Cette publication a bénéficié du soutien de : SPACE (Supporting Performing Arts Circulation in Europe), TEAM Network (Transdisciplinary European Arts Magazine), European Culture Programme, European Education and Culture DG, La Bellone (Bruxelles)

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